Voler une image – C’est la laisser s’envoler

Réflexion sur la Street Photography II

Je me pose des questions parfois. Par exemple : prendre l’image de quelqu’un, est-ce voler son âme ? C’est une notion qui, paraît-il, était ancrée dans la culture des Indiens d’Amérique. De notre point de vue « moderne », on n’arrive pas vraiment à prendre au sérieux cette croyance. En effet, au-delà des questions mystiques ou religieuses, quel mal peut-il y avoir à prendre en photo une personne connue ou étrangère ? Quelle souffrance peut-elle éprouver, quel préjudice peut-elle subir du fait d’apparaître sur l’écran de mon ordinateur ou sur un tirage papier que je me propose d'exposer quelque part ? Tous ces êtres du 20e siècle qui habitent les clichés de Robert Doisneau, Garry Winogrand ou William Klein, j'ai l'impression qu'ils reprennent leur place et rejouent leur rôle à chaque fois que je les revois sur les pages d'un magazine ou d'un livre, dans leurs rues d'antan, sur des images prises à la volée, le temps d’un regard passant, le temps d'un déclic, le temps d’un centième de seconde. 

 

Leur dégaine, la lumière qui les enveloppe, le cadre urbain qui les englobe - les voilà transformés en sculptures d’instants, parés d'une aura aussi solennelle et universelle que celle des statues antiques, autant de portraits de rue révélateurs d’une époque et porteurs d’une réflexion particulière sur la ville, les hommes, le temps qui passe et l'existence.

 

Mais cette idée d'image d'autrui qu'il ne faudrait absolument pas enregistrer et retransmettre, la voilà qui ressurgit avec une vigueur nouvelle dans notre vision actuelle du monde, et ce en conséquence directe, je pense, de l'avènement des réseaux sociaux de l'Internet. 

 

Tout le monde ou presque utilise ces plateformes, mais tout le monde a peur de s'y retrouver privé, à un moment ou un autre, du contrôle sur son image, ce qui revient à dire de sa réputation. Donc, tout va bien, quand JE poste ma représentation sur mon fil d'actualité, mais - comme nous avons tous enfilé un costume de communicateur - nous ne voulons pas qu'un autre s'exprime en faisant usage de notre image. Ou alors seulement sous certaines conditions. 


Et c'est ainsi qu'aujourd’hui, à l’heure des espaces publics sous haute surveillance, à l’heure du principe de précaution institutionnalisé et de la réglementation obsessionnelle des relations humaines, photographier des piétons dans la rue est perçu comme un acte menaçant et perturbateur. Limite pervers. On ne comprend pas pour quelles obscures raisons un étranger braque soudainement sa caméra sur notre personne, que nous soyons seuls ou dans un groupe, et pourquoi il déclenche son appareil. On a peur de ce qu’il fera avec cette image captive, sous quelle forme et avec quelle légende va-t-il la publier, il se peut, on ne sait jamais, que nous devenions la risée de la ville entière, du pays entier, de la planète entière. Que nous soyons discrédités dans les opinions de nos proches, de nos amis, de notre employeur. On n’a pas confiance, on se sent dépossédés d’une partie de notre liberté, on se sent dérangés et même agressés; un peu comme si un inconnu assis en face de nous dans le train se mettait à nous dévisager longuement.

 

En fait, dans quelle mesure voulons-nous et pouvons-nous rester maîtres de notre image ? Peut-être inventera-t-on dans le futur proche un dispositif filtrant qui nous permettra de devenir flous ou irreconnaissables aux yeux de certains passants dans une foule - par exemple de tous ceux munis d’une caméra ou de tous ceux qui n’ont pas assez de followers dans les réseaux sociaux. Avec l'avancée des technologies de reconnaissance faciale, cela devrait être possible assez prochainement. Imaginez, le droit à l'image érigé comme un rempart tout-puissant. Les beaux ne pourraient plus être regardés par les affreux. Les riches ne pourraient plus être admirés par les misérables. Les jeunes ne pourraient plus être vénérés ou enviés par les vieux. Les femmes ne pourraient plus être zieutées par les machos (à moins qu’ils ne soient sublimes comme Apollon). Et la photographie ne pourra plus jamais s'exercer librement. Triste comme perspective, ne trouvez-vous pas ? 

 

Lisez également la première partie des réflexions sur la Street Photography de Paulo ici...

 

 

About the author

Paulo Lobo

Paulo Lobo est né au Portugal, à Baixa da Banheira, en 1964. A l’âge de six ans, ses parents émigrent au Luxembourg. Très jeune, il se passionne pour la photographie et se forme à cet art en tant qu’autodidacte. Depuis 2007, il est rédacteur en chef et photographe pour le magazine Wunnen. En parallèle, il a réalisé plusieurs expositions individuelles et collectives. Depuis 2005, Paulo Lobo tient également un blog intitulé «Voyages en suspens», avec des écrits divers sur la culture, la photographie, le cinéma.