Tcheka à la Philharmonie:

droit dans les yeux

Photo de Couverture: Sébastien Grébille

Une critique de Paulo Lobo 

« Quand ton regard aux étoiles Semble cueillir des rayons » : il me semble que ces vers de Victor Hugo ont été écrits pour Tcheka. Il l’a dit lui-même lors de son concert à la Philharmonie le 11 octobre, un mercredi soir, je suis originaire d’un petit village de pêcheurs, Ribeira Barca, sur l’île de Santiago, et je suis moi-même pêcheur…  Alors on imagine bien que toutes ses compositions, il les a concoctées en étant bercé par les flots agités de l’océan et happé par les rayons du soleil (et des étoiles).

Pourtant, malgré sa belle réputation qui le précédait, le concert dans le cadre du festival Atlântico n’était pas gagné d’avance : un homme seul sur scène, accompagné de sa seule guitare (enfin de ses deux seules guitares), une succession de chansons douces et langoureuses, avec des paroles en créole probablement superbes mais absolument incompréhensibles pour la plus grande partie de l’auditoire – et oui, un auditoire majoritairement composé de non-CapVerdiens.

Mais la musique et l’être humain ont de ces miracles qui transcendent les frontières linguistiques.

C’est exactement ce qui s’est passé lors de ce concert à la Philharmonie.

L’artiste a conquis le public, armé de sa voix scintillante, de son sourire irrésistible, de ses yeux luisants, de son timbre de voix unique et de son jeu de guitare d’une somptueuse légèreté.

Nul besoin de comprendre le créole, les vibrations humaines ont été ressenties par tous dans la salle. Tcheka a chanté à sa façon, dans son style propre, sans forcer la voix, en susurrant, murmurant des mots doux, des mots tendres, en nous prenant, nous l’auditoire, par la main et par l’amitié et en nous emmenant avec lui dans son village, face à la mer, ou alors dans son bateau, en proie à l'immensité de l'horizon.

Il ne parle pas bien français, nous prévient-il et pourtant à deux ou trois reprises il exprime parfaitement avec des mots très simples le sens de ses chansons, la vie de tous les jours sur son île, le cours des petites choses, les sensibilités différentes qui irriguent les îles de l'archipel.

Et sa voix lentement se déploie, comme les vagues roulant sur la plage, un chant délicat et chaleureux, traversé ici et là de brusques modifications de tempo, de glissements mélodiques vertigineux, comme si l’univers (et l’histoire racontée) tout entier se déchaînait, puis c’est le calme qui reprend le dessus.

Parfois, il me semblait qu’il y avait du blues, et parfois du jazz, et parfois du folk, dans les lâcher-prise du guitariste, et même, à certains moments, du scat dans son chant-guitare, à la façon d’un Al Jarreau.

Mais c’est là toute la force de Tcheka, et des artistes du Cap-Vert en général, cette façon de laisser fermenter dans la musique un mélange fascinant de tout un tas de cultures, de notre monde et de notre humanité.

Au long de ce récital hors-pair et magique, le public s’est laissé gagner par l'émotion et la poésie émanant de ce jeune artiste, simple et généreux. Un musicien-chanteur qui n’avait de cesse de regarder le public droit dans les yeux et dans le cœur.

 

Photo: Vasco Santos

About the author

Paulo Lobo

Paulo Lobo est né au Portugal, à Baixa da Banheira, en 1964. A l’âge de six ans, ses parents émigrent au Luxembourg. Très jeune, il se passionne pour la photographie et se forme à cet art en tant qu’autodidacte. Depuis 2007, il est rédacteur en chef et photographe pour le magazine Wunnen. En parallèle, il a réalisé plusieurs expositions individuelles et collectives. Depuis 2005, Paulo Lobo tient également un blog intitulé «Voyages en suspens», avec des écrits divers sur la culture, la photographie, le cinéma.