Review : Les Emergences #4

That's Entertainment

Hier soir, j'ai assisté aux Emergences Volume 4 - un programme de soutien à la création contemporaine initié par le Trois C-L Centre de création chorégraphique luxembourgeois. Cela s’est passé à la Banannefabrik, et cela m’a enchanté, fasciné et meme perturbé. Normalement, je me donne un peu plus de temps pour écrire un petit quelque chose par rapport à ce type d’expérience, mais l’urgence m’ordonne de me lâcher le plus vite possible. En effet, voyez-vous, les quatre spectacles produits dans le cadre de ce programme seront également présentés encore aujourd’hui, vendredi à 20h, et une dernière fois samedi, en session double – à 17h et 20h.  
 
Il m’importe donc de vous recommander fortement ces quatre petits bijoux d’inventivité, d’énergie et de puissance. Si j’arrive à persuader ne serait-ce qu’une seule personne à se rendre à la Banannefabrik, j’aurai déjà fait avancer le schmilblick. 
 
Hier soir donc. Je me suis senti un peu comme Colombo, tellement j'ai dit et répété à tellement de gens « Ah, ma femme aurait vraiment aimé être là avec moi, ah je regrette qu’elle ne soit pas là, ah quand je lui raconterai tout, ah parce qu’elle aime beaucoup ce genre de spectacle… » Enfin, j’ai plus ou moins dit ça. Le cœur y était. 
 
Ce genre de spectacle donc : étonnant, virtuose, surprenant, plein d'idées et d'énergie. Je laisse couler les qualificatifs comme ils me viennent à l’esprit - vous savez combien j’aime les opinions spontanées, empreintes d’une naïveté douce et aimante.   
 
 

Le spectacle

Les Emergences consistent en quatre créations développées par quatre jeunes chorégraphes travaillant au Luxembourg ; le point d'orgue du projet, ce sont les représentations (une vingtaine de minutes chacune) s’étalant sur un peu plus de deux heures, avec une pause au milieu pour aller boire un verre ou manger une bonne soupe. 
 
Les Emergences bénéficient des bonnes vibrations émises par ce lieu unique qu’est la Banannefabrik, un ancien bâtiment industriel reconverti en centre artistique, doté d'un charme fou; son architecture rugueuse et brutale est adoucie par la vie, les idées et les émotions qui s’y déploient généreusement depuis presque six ans; un mélange de béton et de métal caressant et enveloppant, pacifiant en fait, investi amoureusement par toute une tribu d'artistes et de créateurs, danseurs, comédiens, musiciens, performers, d'amateurs d'art et de culture, qui viennent s’abreuver à cette source pour vivre intensément la culture, rencontrer tout un tas de personnes intéressantes et d’esprit ouvert, aptes à partager des moments uniques, des moments qui sont autant d’expressions du spectacle vivant.
 
 

Les impressions

Il me semble que ce qui compte dans la danse contemporaine, c'est l’instant où on la prend en pleine figure, c'est cette tranche de temps pendant laquelle on est assis ou debout, on a éteint sa saleté de portable, on a accepté le fait de ne pas prendre de photo, on est là avec nos cinq sens grand ouverts, dans l’obscurité de la salle, on respire calmement, on s’oublie tranquillement, et on attend de regarder, et on regarde, et on n’a aucune idée de ce qui va se produire sur scène, et on regarde, et on prend, tout, les mouvements, les sons, les cris, les projections, les cris.
 
Hier soir, j'étais assis sur le côté droit de la salle et j'avais parfois l'impression que les danseurs venaient vers moi, qu'ils/elles dansaient pour moi/avec moi, qu'ils m'expliquaient, m’imploraient, m’invectivaient, me suppliaient, me narguaient, et surtout qu’ils me posaient des questions.

J’aime la candeur immaculée de ceux qui s’interrogent. J’aime la force fragile qui se dégage des êtres qui confessent leurs doutes et leurs ignorances.
Alors hier soir, chaque spectacle avait son charme particulier, sa beauté, sa réflexion, son parti pris de sensualité et de narration.
Je vous livre mes sentiments en vrac.
 
Les deux premiers spectacles étaient très émouvants et très directs dans leur façon de poser le cadre et de développer un récit et un univers singuliers. Très virtuoses aussi, avec ces corps faisant preuve d'une incroyable flexibilité et racontant des histoires sans paroles et sans fin. La création de 
Aifric Ní Chaoimh « Inside, the Wolf… » me plongeait dans une sorte de forêt magique, mystérieuse, aux premières loges d'un ballet extraordinaire exécuté avec brio et poésie ! Et la bande musicale était absolument enchanteresse.
 
Le deuxième spectacle  « with my eyes », de Baptiste Hilbert, était transcendé par la prestation à' couper le souffle de la jeune Catarina Barbosa. Il y avait de la musique iranienne dans l'air, et il y était question de spiritualité. Une femme en proie à ses doutes et ses chaînes, naviguant entre ombre et lumière, entre soumission et révolte ; la lumière qui attire, la lumière qui ravit, mais aussi la lumière qui éblouit et aveugle. Elle fuit et se réfugie dans les ténèbres. Et puis ce vêtement blanc qui se tourne et se retourne, libérant le corps et, dans un meme élan, l’emprisonnant dans une sorte de voile blanc. La danseuse pendant 20 minutes nous emmène dans un tourbillon fou, une quête impossible d'elle-même et de Dieu. Jusqu'à imploser ?
 
Les deux spectacles après l’intervalle m’ont apparu nettement plus exigeants et conceptuels, mais tout aussi fascinants dans leur rigueur et dans leur folie. Elizabeth Schilling avec « Sixfold » nous a proposé un véritable objet chorégraphique non identifié. Encore maintenant je me demande « mais qu’est-ce que ? Mas quoi ? ». Sur scène, il y a une danseuse et il y a un globe, et il y a une relation extrêmement bizarre qui se met en place entre les deux ; un corps, un dos courbé, qu’on regarde bouger, qu’on contemple tel un magma en éruption, une peau qui devient paysage, plaine, montagne, sur laquelle planent les orages et le bruissement sourd des canons, le mouvement des cieux... Et soudain un globe terrestre qui se met à bouger tout seul, comme un grand, un petit coup de dérive des continents ?  Par-dessus toutes ces images presque lynchéennes se greffe une musique, une musique ?, oppressante, intense, dérangeante. Gloups.
 
Enfin, le dernier spectacle « Flowers grow, even in the sand » de Giovanni Zazzera : un va-et-vient entre un paysage et une architecture, un double qui effectue l’exploration de lui-même et de ses mystères. En fait, deux danseurs qui se réfléchissent l’un l’autre et qui font s’entrechoquer la logique et l’imaginaire. Le crescendo implacable, s’appuyant sur une superbe partition d’André Mergenthaler, nous transporte dans un désert rouge, traversé de guerre et paix, d’attentats et de rédemption. Sublime.   
 
Alors, convaincu ? Vous avez encore la possibilité d’assister à ce geyser de créativité ce soir, demain vendredi et samedi.
Runnez-y !!

Et puis vous donnerez le bonsoir de ma part aux magnifiques robes tournantes de Trixi Weis (« installation « swirling memories »).
 

Swirling Memories - Trixi Weis - Banannefabrik from paulo lobo on Vimeo.

 
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About the author

Paulo Lobo

Paulo Lobo est né au Portugal, à Baixa da Banheira, en 1964. A l’âge de six ans, ses parents émigrent au Luxembourg. Très jeune, il se passionne pour la photographie et se forme à cet art en tant qu’autodidacte. Depuis 2007, il est rédacteur en chef et photographe pour le magazine Wunnen. En parallèle, il a réalisé plusieurs expositions individuelles et collectives. Depuis 2005, Paulo Lobo tient également un blog intitulé «Voyages en suspens», avec des écrits divers sur la culture, la photographie, le cinéma.