Fury – Sarah Baltzinger

Un opéra de sueur et de fureur

 

 

Avec ce « Fury » de Sarah Baltzinger, six danseurs et un musicien nous assènent un sacré coup de poing chorégraphique. Je vous préviens tout de suite : accrochez-vous - parce que cette claque-ci, vous risquez de la sentir bien fort !

 

« Fury » porte bien son titre : pendant un peu plus d’une heure, nous sommes entraînés, furieusement entraînés, dans un voyage tout à la fois halluciné et millimétré au cordeau. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir vu la pièce avec cette distance intimiste propre à la salle du Trois C-L, mais à la fin de la représentation, on est proprement exténués, dans une sorte de communion d’esprit et de corps avec les danseurs. Eux, ils sont carrément au sol. Ce qu’ils nous ont donné au fil d’une représentation délirante et torride, c’est du domaine du prodigieux. Fury est une expérience unique, la tête et les jambes, une réflexion sur l’aliénation des êtres modernes doublée d’une performance physique ahurissante.

 

Sur le plan visuel, c’est splendide. Tout le temps. Même quand ça déraille, même quand ça braille. Je n’ai pas vu le temps passer. Quand on m’a dit à l’accueil que cela durerait un peu plus d’une heure, j’étais craintif, je l’avoue. Mais dès les premières secondes, la pièce m’a agrippé pour ne plus me lâcher. Comme dans une montagne russe, tu es monté dedans, maintenant tu n’as qu’à t'accrocher. Pas d'échappatoire.

 

 

On ne voit pas le temps passer, parce que Sarah Baltzinger déroule une narration chorégraphique d’une fluidité absolue, sans temps morts, en dosant parfaitement le rythme, faisant alterner accélérations et moments (un tout petit peu) plus calmes. La bande-son (assurée par un musicien qui est sur la scène) est une composante essentielle de « Fury », et participe complètement de la caractérisation des sentiments et impulsions qui habitent les personnages. Nous naviguons à travers vent et tempête, accalmie et tonitruance, plages atmosphériques denses et planantes et irruption soudaine de rythmes trépidants, haletants, syncopés. Des ambiances de guitare sèche à la Jim Jarmusch (ça, c’est juste mon ressenti) à l’agitation extatique (psychotropique ?) d’une rave sauvage. Le spectateur tel Alex dans Orange mécanique n’ose même plus fermer les yeux, il doit, il veut, tout voir.

 

Eyes wide open. Eyes wide shut.

 

Sarah Baltzinger a orchestré un ballet de fureur et de sueur. Même les gouttes de sueur qui perlent à la surface des corps semblent avoir été convoquées par la mise en scène. « Fury » nous montre des personnages à la dérive, en chute libre, qui ne trouvent plus aucun réconfort les uns dans les autres, qui ne peuvent plus que se cannibaliser dans un corps-à-corps frénétique et hypnotique. Cherchez l’humain. Et puis cette virtuosité dans la précision, dans la synchronisation des gestes et des mouvements… Du travail, du travail, beaucoup de travail …

 

Après la représentation, j’échange quelques mots avec Sarah Baltzinger. Juste quelques phrases, histoire de lui dire bravo et de recueillir ses impressions. « Il y a cette idée de l’accélération des choses dans notre société, comment cela impacte notre rapport à l’intime. Cette espèce de tension qu’on subit à chaque instant. Pouvons-nous encore retrouver une intimité réelle dans un monde qui est en rupture permanente… Nous sommes devenus des êtres qui s’exposent tout le temps, et finissent par imploser. »

 

 

L’énergie folle qui transcende la pièce est voulue, bien sûr, elle fait partie intégrante du récit. « Le but est que le spectateur ne sorte pas indemne, lui non plus, de ce voyage que nous vivons sur scène. »

 

Objectif atteint : ce trip déchaîné au fond de l’abîme est hyper-immersif et haletant jusqu’à son dernier souffle.

 

« Fury » de Sarah Baltzinger

Samedi 3 juin et Dimanche 4 juin – Banannefabrik - Trois C-L - Plus d'infos sur danse.lu 

(j’ai cru comprendre que c’est pratiquement complet samedi, mais il reste des places pour dimanche !)

 

 

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About the author

Paulo Lobo

Paulo Lobo est né au Portugal, à Baixa da Banheira, en 1964. A l’âge de six ans, ses parents émigrent au Luxembourg. Très jeune, il se passionne pour la photographie et se forme à cet art en tant qu’autodidacte. Depuis 2007, il est rédacteur en chef et photographe pour le magazine Wunnen. En parallèle, il a réalisé plusieurs expositions individuelles et collectives. Depuis 2005, Paulo Lobo tient également un blog intitulé «Voyages en suspens», avec des écrits divers sur la culture, la photographie, le cinéma.